Au delà des sentiers battus avec le projet « Être(s) Singulier(s) »
Interview

Depuis 2015, Anne Eveillard, journaliste et Bruno Comtesse, photographe ont créé le projet « Être(s) Singulier(s) » : elle, avec un carnet et un stylo, lui, avec son Nikon. Leur but ? Poser un regard et des mots sur celles et ceux qui sortent des sentiers battus, des personnalités uniques, des connues et des moins connues, qui ont pour point commun d’éviter les chemins tout tracés. Interview croisée des deux protagonistes de ce beau projet.

Pouvez-vous dresser le portrait de l’un et de l’autre en quelques phrases et nous raconter comment vous vous êtes rencontrés ?

AE : Je suis née à Paris en 1969. Je suis journaliste : j’ai une carte de presse depuis… 1991. J’ai travaillé jusqu’en 2005 pour la presse médicale, puis pour la presse lifestyle. J’ai rencontré Bruno fin 2014 à la rédaction de Maison Française : dans chaque numéro du magazine, nous devions réaliser interview et portrait d’un designer ou d’un architecte.

BC : Je suis né à Paris en 1960. J’ai tout de suite travaillé pour des agences de publicité, puis pour la presse. Comme travail personnel, j’ai réalisé une série de photos d’architecture consacrée aux halls d’immeubles du XVI° arrondissement : cette série a été exposée et éditée, ce qui m’a permis de collaborer au magazine Maison Française, où j’ai rencontré Anne.

SIMON DE DREUIL

Comment ce projet a-t-il vu le jour ?

AE : En 2008, j’ai créé le blog 1 Epok Formidable, pour traiter de sujets de société ou en lien avec la culture, avec un ton volontairement décalé. En 2014, j’ai commencé à multiplier interviews et portraits de personnes que je croisais et qui me paraissaient intéressantes. J’ai ainsi rencontré une primo romancière de 75 ans, Cécile Huguenin, dans son studio du 20e arrondissement. Elle avait les cheveux coupés court, elle portait des santiags à fleurs… et la photo que son éditrice m’avait envoyée d’elle pour illustrer mon post ne reflétait en rien l’écrivain que je venais d’interviewer. J’ai raconté l’épisode à Bruno, alors que nous venions de commencer notre collaboration à Maison Française, en pestant contre les maisons d’édition qui balancent des portraits sans odeur, ni saveur… Bruno m’a dit : la prochaine fois, appelle-moi… Je ne pouvais pas le payer, car mon blog n’a pas d’annonceurs. Il a maintenu sa proposition. Il a même voulu que je rappelle Cécile Huguenin pour que nous ayons une autre image d’elle… une où l’on voit ses bottes fleuries.

BC : … Je tenais, en effet, à voir des santiags à fleurs.

MATALI CRASSET CROP

Quel a été le rôle de chacun dans la réflexion puis la mise en place et le développement du projet ?

AE : Très vite, peut-être au bout de 5 ou 6 portraits, Bruno m’a parlé d’une série. Moi, en tant que journaliste, je n’ai pas ce raisonnement. Mes articles sont rarement des suites. Je change de sujet à chaque fois. Donc raisonner en série, c’était nouveau pour moi, mais intéressant à expérimenter. Puis, Bruno a pensé exposer ces portraits. Son carnet d’adresses a servi à trouver un tireur… d’élite : Christophe Eon (Janvier). Le mien, à trouver des lieux pour exposer.

Comment choisissez-vous les personnes interviewées et photographiées pour ce projet ?

AE : Leur parcours, leur discours et leur façon de choisir la marge pour avancer, en tout cas des chemins de traverse, sont les principaux critères de sélection.

Quelle a été la réaction des « personnalités singulières » face à leur image ?

AE : A chaque fois, elle se sont reconnues… Certaines ont été émues.

BC : Il n’y a jamais eu de retour négatif. Certaines ont même souhaité que leur photo devienne leur portrait « officiel ».

Quelle est votre « méthode » fil rouge pour chaque portrait ?

AE : Nous voyageons léger. Moi, avec un carnet et un stylo. Je n’enregistre rien : pour moi, le dictaphone est un intrus dans la relation que je noue avec l’interviewé(e). Et je ne dépasse pas les 45 minutes d’entretien, dans un lieu choisi par la personne sollicitée.

BC : La photo doit se faire très rapidement pour garder le naturel. La plupart des portraits ont été réalisé en 10 minutes, parfois moins. Pas de lumière ajoutée, pas de retouches. Nous rejoignions la personne dans le lieu de son choix. J’ai dû m’adapter à des lieux que je n’avais pas choisis, parfois même inconnus. Ce qui aurait pu apparaître comme une contrainte, a finalement été un avantage. Cet inattendu renforce le propos de la série. Un des « singuliers », le musicien Karol Beffa, a co-écrit un essai sur la part du hasard dans la création. Nous l’avons mis en pratique.

PHILIPPE COLIN OLIVIER

Quel est le message, le but d’« Êtres singuliers » ?

AE : Un message, je ne sais pas… Cette série, c’est avant tout un ton et regard posés sur une partie de la société dans laquelle nous vivons. Des hommes et des femmes, connus ou inconnus –de Paul Smith à un ancien casque bleu, devenu gardien de lycée-, âgés de 18 à 75 ans. Leur point commun : avancer autrement et nous avoir consacré un peu de temps lors d’une rencontre à Paris. Car tout a été fait à Paris, même si nous avons des personnes qui vivent à Londres, New York, Marseille…

Quelle rencontre vous a le plus touchée ?

AE : Celle avec le chocolatier Jacques Genin. Gamin, il voulait devenir danseur. Son père lui a dit : Il n’y aura pas de pédé à la maison… Ensuite, de 13 ans jusqu’à ses 19 ans, Genin a bossé dans des abattoirs. Un soir de 1979, il est trois heures du matin, il prend la route nationale, sans bagage ni argent, fait du stop, grimpe dans un 38 tonnes. Ce sera direction Paris, parce que le chauffeur allait vers cette destination…

BC : En effet, c’est sans doute l’un des parcours les plus singuliers de la série.

JACQUES GENIN

Avez-vous une photographie préférée et pourquoi ?

AE : C’est difficile… J’hésite… Peut-être celle de Marie Céhère, et ce d’autant que ce portrait est lié à une drôle de rencontre entre elle et moi sur Facebook.

BC : Difficile d’en choisir une, pour moi aussi… Celle de Serge Thomassian. Ou de Karl Petit. Quand je les ai shootés, je connaissais le premier depuis 20 ans, le second depuis 20 minutes.

Quel matériel a été utilisé pour les shootings photo ? Pourquoi ce choix ?

BC : Tous les portraits sont réalisés avec un Nikon D700. Parfait pour son rendu naturel, sa souplesse d’utilisation. Et trois optiques fixes Nikon, pour leurs ouvertures.

DAVID LEONARCZYK

Quelles sont les prochaines étapes du projet ? De nouveaux portraits pour compléter ?

AE : La série continue, bien sûr. Dès que nous croisons des profils intéressants, nous leur proposons de les revoir le temps d’un entretien et d’une séance photo.

En un an, la série a déjà été exposée deux fois à Paris et une fois à Bordeaux : chaque portrait est accroché avec un QR code qui renvoie au texte en ligne sur le site etres-singuliers.com. L’expo revient à partir du 7 septembre, en effectif réduit à une dizaine de portraits liés aux métiers de bouche – dont celui de Jacques Genin – : ce sera sur les murs de la librairie Appétit, rue Ferrandi, à Paris. Nous avons également été approchés par la mairie du 1er arrondissement pour une autre expo de la totalité des portraits – environ 75 aujourd’hui.

Pour en savoir plus sur ce projet, rendez-vous sur www.etres-singuliers.com

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