Retour à l’essentiel avec le projet « 36 Poses » de Marc Moitessier
Interview

En 2007, en réaction face à un monde saturé d’images, le photographe Marc Moitessier décide de partir à Pékin. Mué par un besoin d’être seul, de s’immerger dans une culture inconnue dans laquelle il ne puisse pas communiquer, il décide d’expérimenter la mise en solitude, la perte de repère, et part en voyage avec pour compagnon un Nikon F de 1968, un 50mm, et une pellicule photo de 36 Poses. 10 ans plus tard, il décide de découvrir ces 36 photos prises pendant ce séjour mais jamais regardées, lors d’un vernissage, à l’occasion de la sortie de son livre «36 POSES » dédié à cette expérience unique.

Retour à l'essentiel avec le projet

Qui êtes-vous Marc Moitessier ?

J’approche la 50aine à petit pas même si je ne suis pas pressé… Je suis né à Marseille mais j’ai vécu toute mon enfance à l’étranger (Colombie, Panama, Singapour, Paris…) et je fais partie de ces enfants à qui personne n’a posé cette question pourtant simple : « que veux-tu faire quand tu seras grand ? ». Ne sachant pas trop moi-même, ce fut une prépa HEC, une école de commerce, mes débuts en agence de publicité… et puis la révélation. Je voulais être dehors, voyager, rencontrer des gens très différents de moi. Je suis devenu photographe à l’âge de 30 ans, sans 1 seule heure de cours de photo. Ma formation photographique ? Des centaines de pellicules ratées !!! Je ne regrette rien.

Comment le projet « 36 poses » a-t-il vu le jour ?

Je venais de sortir un bouquin sur Istanbul aux éditions de la Martinière (j’avais choisi Daniel Rondeau comme auteur), j’avais passé 1 semaine par mois pendant 1 an dans cette ville hypnotisante, pris 10.000 photos numériques dont 130 avaient été publiées. Parallèlement, je faisais régulièrement plus de 2.000 photos par jour pour certains clients.

Ce passage au digital (qui a pourtant fait de moi un bien meilleur photographe) me perturbait. Que représente UNE photo dans ce monde saturé d’images ? J’ai eu envie de me confronter à mes propres faiblesses. Suis-je capable de marcher une journée entière à la recherche d’UNE SEULE et unique photographie ?

Retour à l'essentiel avec le projet

J’ai voulu partir seul, sans bagages, sans rien d’électronique, dans une ville grouillante où je ne puisse pas communiquer. Ce fut Pékin. Mon passeport, des traveller chèques, un Nikon F de 1968, un 50mm, et une pellicule photo de 36 Poses, négatif couleur Fuji. Rien d’autre ! J’ai bien cherché des sponsors, mais j’ai vite compris que les contraintes que cela impliquait risquaient d’affaiblir la pureté de cette démarche.

Quel était le but de 36 poses au départ ?

Je crois que je cherchais à comprendre d’où viendrait l’impulsion photographique si je devais me limiter à une seule photo. Nicolas Bouvier écrivait « « Être privé du nécessaire stimule, dans une certaine mesure, l’appétit de l’essentiel. » Je voulais revenir à l’essentiel. 36 Poses, 36 jours. Une sorte de voyage initiatique autour d’une pellicule photo.

Aviez-vous une méthode ou un fil rouge pour chacun de ses clichés ?

Il n’y a eu aucune préméditation dans ce projet. C’est à dire que je n’ai pas tenté d’illustrer une histoire que je souhaitais raconter, mais au contraire, j’ai voulu me laisser guider par les moments que j’allais vivre. Ou par mon inconscient si vous préférez. Je marchais du matin au soir, seul, à la recherche de ce signe qui annoncerait ma « délivrance ». Je me suis parfois trompé, mais le plus souvent tout de même, j’ai produit une photographie qui reflétait bien mon état d’esprit ce jour-là. Une photo qui me ressemble !

Quel souvenir vous a le plus marqué ?

Oh, il y en a tant ! 36 en réalité ! Même les souvenirs liés aux photos que j’ai détesté prendre se sont révélés des cris formidables ! Comme une révolte. Mais voici quelques exemples forts :

La N°1 – un peu perdu pour démarrer cette pellicule, je me retrouve finalement dans un passage sous terrain un peu sombre avec de la lumière au bout. Clic !

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La N°22 – Le portrait d’un vieil homme sur la Muraille de Chine, où je me suis caché pour passer la nuit. J’ai connu cette nuit-là ce que l’on peut appeler le sentiment Océanique. C’est à dire le sentiment de ne faire qu’un avec l’univers… Clic ! (mais je vous promets, je suis quelqu’un de tout à fait normal, et pas vraiment un illuminé !)

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La N°31 – Une rencontre tardive, un jour où j’ai bien cru que la photographie ne voulait pas de moi… juste avant la tombée de la nuit, un gamin qui joue du saxo dans une rue absolument vide, il ne m’a pas jeté un regard. Clic ! Ma plus belle rencontre, et il n’est même pas au courant !!!

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Avez-vous une photographie préférée ?

Peut-être la N°34. C’est une photo très simple : une façade d’immeuble d’ouvriers bleue électrique, avec un homme à la fenêtre. Un moment court, mais débordant d’humanité.

Cette photo, comme les 35 autres, n’a rien de spectaculaire, mais l’histoire qui est autour m’a totalement fait changer d’avis sur mon rapport au monde ! Cette photographie s’appelle « Seul au monde », et pourtant, je sais bien qu’après avoir pris cette photographie, je ne serais plus jamais seul. Mais au-delà « d’une » photo préférée, il faut garder à l’esprit qu’il ne s’agit pas d’une sélection des 36 meilleures photographies d’une longue série prises à Pékin, mais des 36 UNIQUES photos déclenchées. Elles ont toutes une histoire forte. Je souhaitais qu’elles nous touchent, plus par leur histoire, que par leur esthétisme… Si elle nous touche et qu’en plus elle est belle, c’est cadeau !

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Vous avez shooté l’ensemble du projet avec un Nikon F, pourquoi ce choix ?

Je voulais absolument partir avec un argentique. J’utilise des Nikon depuis « toujours » (j’ai l’impression de les avoir tous eu un jour ou l’autre). En regardant l’année de naissance de mon Nikon F, le choix est devenu évident. Nous étions nés la même année lui et moi. 1968. « Nik’ » est devenu mon meilleur ami à Pékin, avec aussi Rossinante, mon vieux vélo acheté 38 euros.

Le choix de l’objectif a été compliqué. Je ne voulais pas de zoom, j’ai longuement hésité entre un 35 et un 50. C’est lui que j’ai choisi. Un Nikkor-S f :1.4. Magique, mais c’est délicat à utiliser, un 50mm. Sinon, pas de filtres, pas de flash, pas de pied. La pellicule, une Fuji pro 160, un négatif couleur assez neutre que j’ai toujours aimé utiliser. Tout était fait pour avoir du « vrai ». Ce n’est pas du tout une négation du numérique : mon projet « Istanbul » a été fait avec un Nikon D100 et j’ai adoré travailler avec le D2, le D700, le D800 et surtout le D810 qui est incroyable. Dès que j’ai le temps, j’achète le Nikon D850 !

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Vous avez révélé les clichés de votre projet mi-octobre, qu’avez-vous ressenti et quelles ont été les réactions des spectateurs ?

Je suis parti faire mon « 36 Poses » en août 2007. Au retour, je m’étais promis de ne découvrir ces photos que lors d’une exposition. Je voulais arriver le jour du vernissage, et les découvrir au même moment que mes invités ! J’ai confié la pellicule (développée) à un huissier de justice pour ne pas être tenté. Bon… ça a duré 10 ans ! Mais j’ai tenu bon, et j’ai vu pour la première fois mes 36 photographies durant le mois d’octobre, devant 200 personnes à la Bellevilloise. Picto a réalisé 37 magnifiques tirages en 60×90, exposés dans l’ordre, sans retouches et sans recadrages, à ma demande.

J’ai vécu un moment ÉNORME. Je racontais l’histoire d’une photographie, puis on la découvrait ensemble. 36 fois de suite. 1 heure et demi devant 200 spectateurs, moi qui n’avais jamais parlé à plus de 3 personnes à la fois ! Je crois que personne ne s’est endormi, bon, d’un autre côté, ils étaient dans le noir… alors je ne peux pas en être certain. J’ai vu une personne au premier rang envoyer des sms pendant ma « performance », mais c’est un acteur (c’est une race à part, on leur pardonne tout). Pour être un peu sérieux, je pense que les invités étaient tous bienveillants, et qu’ils étaient surtout contents que j’aille au bout de ce projet.

Je tiens à préciser que Marc Mellet, mon éditeur, avait également accepté le presque inacceptable : publier un livre de photos sans les voir !!! Merci à lui pour ce grain de folie que je nous souhaite à tous : « 36 Poses » aux éditions Le Monde pour Passager.

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Est-ce que votre relation à la photographie a évolué après ce projet ?

C’est drôle… je prends encore parfois 2.000 photos dans la journée, comme avant, pour certains clients… mais c’est plus rare ! Le reste du temps, je tente de créer une histoire ou une rencontre avant de déclencher. J’essaie vraiment de donner du sens à chacun de mes déclenchements pour mes projets perso. Je sais maintenant que j’aime profondément la photographie. Je n’en étais plus très sûr avant « 36 Poses ». J’ai également appris à apprécier les photographies des autres, lorsqu’elles sont simples, sans trop d’effets, sans forcément de cadrages spectaculaires, pas seulement graphiques. J’ai l’impression de savoir mieux reconnaître une photographie vraie.

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Après un tel projet, quels sont ceux à venir ?

En photographie, pas grand-chose pour le moment. Je vais devoir digérer un peu ce projet décennal ! Je parle de mes projets perso bien sûr : côté travail de commandes, je n’ai pas à me plaindre, j’ai beaucoup de chance et je continue à faire des portraits, des catalogues, des photos d’enfants, de paysages, d’événementiel. J’aime faire des choses très différentes.

En vidéo, je développe en ce moment 3 projets de films documentaires très intenses, avec à chaque fois plusieurs dizaines d’heures de rush déjà dans la boîte : un film sur une tribu d’indiens en voie d’assimilation au Panama, un film sur un village fantôme du Haut Var réquisitionné par l’armée en 1974, et un film sur le chant vibratoire des baleines à bosse. Je ne compte pas m’ennuyer…

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Et enfin, l’avenir côté 36 Poses :

J’espère faire quelques expos prochainement, notamment sur Marseille, Paris, Bordeaux. Nous développons une appli 36poses36jours. Elle n’est pas tout à fait au point, mais j’adore l’idée ! J’aurais aimé que ce projet puisse m’échapper, et qu’une autre ou qu’un autre photographe parte faire « son 36 poses » à son tour. Nous pourrions même espérer lui trouver un financement. Je suis prêt à lui donner mon Nikon F ! Il existe une charte, et nous allons bientôt lancer un appel à projet. Un jury sera formé pour élire le lauréat. Nous cherchons bien entendu… des partenaires !

Marc Moitessier

Photographe, auteur et réalisateur indépendant, Marc a entre autres publié un livre de photographies aux éditions de La Martinière, réalisé un film documentaire diffusé sur France 2, et s’adonne aujourd’hui à l’écriture.

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  1. ESCALON dit :

    Que c’est courageux d’aller à contre courant !
    Ne pas se laisser flotter et emporter par la masse.
    Tous ces instantanés ont une telle profondeur!
    J’en connais une que Marc connait qui à ce grain de folie .
    Merci

  2. Georges dit :

    Beau reportage!
    C’est fou le nombre de photographes qui se remettent à la photo argentique en ce moment.
    Moi-même, voilà un mois, j’ai acheté un FM2N en excellent état ainsi qu’un Nikkor 50mm f/1.8 ais pancake, quelques rouleaux de films 24 x 36 Kodak Tri-X et Ilford HP5 Plus 400 isos et me voilà reparti sur les chemins de l’argentique.
    Sans doute le besoin d’un retour aux sources, de simplicité, du bruit de la pellicule qu’on bobine pour passer à la photo suivante, du claquement du miroir du FM2N à chaque déclenchement…..
    En tous cas, bravo à Marc Moitessier pour ces belles images 😉

  3. grosso dit :

    J’aime beaucoup les photos de Marc Moitessier qui sont émouvantes et pleines de sensibilité.
    C’est un grand.