« Boxer avec les photos » Entretien avec Karim de La Plaine
Interview

Karim de la Plaine est le photographe officiel de l’AIBA. Toujours aux premières loges des combats, de la Plaine Saint-Denis à Rio de Janeiro, autour des rings ou dans les vestiaires, il saisit à la perfection tout le panel d’émotions transmis par le monde de la boxe. Un véritable passionné qui propose « des images incognito sans être anonymes ». 

Boxe Nikon Karim de la Plaine

Pouvez-vous revenir sur votre parcours ?

Je suis né à la Plaine Saint-Denis, je reste très attaché à mes racines dionysiennes qui sont chargées d’histoire, d’art, d’action, d’où mon nom d’artiste : De La Plaine. J’ai 49 ans, je suis autodidacte et suis tombé dans la photo par hasard. Je viens de la vidéo, je bossais déjà dans le monde de la boxe et dans l’art contemporain. Au fil des rencontres, plusieurs photographes m’ont conduit à m’intéresser à ce domaine. David Ken, portraitiste et photographe publicitaire, le premier à m’avoir donné ma chance en photo, m’a dit un jour : « t’as qu’un oeil mais il est bon ». J’ai fini par oublier la vidéo pour me consacrer à la photo.

Quels étaient les sujets de ces vidéos ? 

Beaucoup de reportages autour de la boxe, des sujets de commandes pour des marques mais avec les prémices de ce que l’on retrouve dans mes photos actuelles : les à-côtés, tout ce qui n’intéresse pas les télés faute de temps, les bruits de couloirs, les vestiaires. Les contraintes de la vidéo font qu’on s’en lasse vite. En terme de business, un client n’a pas le temps de regarder toutes les vidéos qu’on envoie, alors qu’il aura bien 10 secondes à consacrer pour analyser 10 photos. La photo interroge beaucoup plus que la vidéo. On y passe devant une fois, puis on peut y revenir une deuxième, une dixième fois. L’image unique s’incruste beaucoup dans l’esprit et fait plus appel à l’imaginaire de l’action qu’une succession d’images en vidéo.

Comment avez-vous travaillé votre regard ? 

Je ne l’ai pas travaillé, il était déjà là. Le regard que l’on porte aux autres est toujours le même. Je pars du principe qu’on ne prend pas une photo, on te la donne. La boxe donne beaucoup, les sportifs de haut niveau aussi.

Boxe Nikon Karim de la Plaine

Avez-vous des références en photos ? 

Je parlerai d’un autre dionysien, Robert Doisneau. Il y a toujours ce mouvement dans ses photos, il parvient chaque fois à nous interpeller. Dans la mode, je dirais Helmut Newton, pour son côté sale, ce grain et ce jeu avec les ombres que j’essaie de retranscrire aussi dans mes clichés.

Et parmi les photographes de boxe actuels ?

Je ne suis pas bon juge. J’essaie de ne pas m’inspirer du travail des autres. Il y a toujours des travaux impressionnants mais je ne vais pas aller creuser. Autour du ring, je connais souvent mes collègues. Je pense d’ailleurs à William Dupuy, avec qui je partage une pièce d’exposition au Malik Sport Concept.

La boxe s’apparente à un petit monde, où chacun se connait. 

Ça dépend aussi de ta manière de travailler. Je suis présent longtemps avant les combats, souvent autour des vestiaires, ensuite je me focalise sur le ring. Plutôt que les VIP, je préfère l’ambiance du public. Grâce à mon intégration dans le milieu de la boxe, j’ai réussi à faire ma place, les portes s’ouvrent plus facilement aujourd’hui.

Vous disiez dans une interview que vous aviez plutôt tendance à travailler à l’étranger plutôt qu’en France. Une situation que vous assumez semble-t-il. 

Voyager en terre inconnue une fois par mois dans le cadre de sa passion, je ne vais pas me plaindre ! J’ai eu beaucoup plus d’opportunités à l’étranger. Mis à part le kabyle et le français, mes deux langues maternelles, je parle très peu l’anglais, mais ça a rendu paradoxalement la communication plus facile. A l’étranger, je me mets directement focus sur le boulot, je ne perds pas de temps à discuter avec les gens de ceci ou cela. Mais je n’ai pas eu de barrières en France. Le seul frein, c’est qu’ici on ne paie pas la photo à sa juste valeur.

Boxe Nikon Karim de la Plaine

Quels sont les pays avec lesquels vous avez le plus travaillé ? 

Le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, l’Allemagne, l’Italie, la Chine. L’Azerbaïdjan aussi, un pays qui a une passion pour la boxe mais aussi pour l’art, le travail bien fait.

D’où vient cette passion pour la boxe ? 

Je n’ai pas pratiqué la boxe mais je viens d’une famille de sportifs. Ce qui m’intéresse le plus dans ce sport, c’est le dépassement de soi. La boxe est populaire. Je viens du même monde. La photo a fait le lien. Bien sûr qu’il y a de l’argent qui transite mais ça reste un sport qui parle à tout le monde. Ça correspond aussi à ma vision de la photo. Mes photos ne sont pas signées : ça les  dénature et je préfère que tout le monde puisse se les accaparer. Si les journaux utilisent une de tes photos, c’est normal d’être crédité en bas de page mais pas sur la photo elle-même.

La boxe est liée à la misère sociale. On retrouve une pudeur des boxeurs qui essaient de faire avancer les choses avec humilité en transmettant leur art à la jeunesse. Tu ne peux pas dire à un gosse de ne pas faire de sales coups quand il n’a rien à manger. La boxe représente un mode de vie exigeant qui permet de se concentrer. Mieux vaut s’investir à la salle plutôt que dehors. C’est aussi le respect qu’ont les boxeurs et le monde de la boxe par rapport aux défavorisés. Entre passionnés, tu ne vérifies pas si ton voisin a des souliers en cuir ou des baskets trouées.

La boxe est considérée comme l’un des sports les plus cinématographiques. Est-ce valable pour la photographie ? 

C’est quelque chose que l’on retrouve dans tous les sports de contact, où ça ne ment pas. Il n’y a qu’une place : pour gagner, il faut être le meilleur dans tous les sens du terme. Bien sûr l’aspect dangereux et toute l’esthétique qui accompagne le combat fascinent. Mais j’évite de montrer le sang ou de trop photographier un boxeur dans la douleur. Paradoxalement c’est ce qui attire les agences pour leurs besoins en sensationnel. Je ne cherche pas à saisir l’impact, je m’intéresse plutôt à l’avant et l’après, ce moment où les sentiments sont les plus forts. On doit le respect à ces gens et c’est peut-être ce qui m’a donné cette chance par rapport aux autres.

Je suis très fier d’être reconnu et respecté aujourd’hui par le monde de la boxe. Mais j’apprécie encore plus d’ouvrir ce monde à des personnes qui n’y connaissent rien. J’aime me la raconter mais devant ma glace ! Au fond je suis tout petit. C’est la qualité de tes clichés qui te permet d’acquérir le respect. Je ne vis qu’à travers eux, sans mes photos je ne suis personne. Je suis dans le monde de la boxe avec mon boitier, comme le boxeur avec ses gants ou l’entraineur avec ses pattes d’ours, sa vaseline et son seau.

Boxe Nikon Karim de la Plaine

Quelles sont les exigences et les contraintes de la boxe en photographie ? 

La lumière avant tout. Mais cette contrainte est comblée par le matériel qui gère aussi bien les hautes que les basses lumières. Dans les salles, soit il y a trop d’éclairages comme au niveau du ring, soit il n’y en a aucun comme dans les vestiaires. Techniquement, on peut se permettre des vitesses différentes et d’autres fantaisies. Pour saisir l’instant, Il faut te faire oublier, l’exigence première de la photo.

Sur les combats à proprement parler ? 

Dans le cadre de grandes organisations, la lumière est réglée pour la télévision donc les photographes n’ont aucun problème pour travailler. Le placement resté imposé. Avec certaines fédérations, j’ai plus de liberté. Tout dépend aussi de tes relations avec les superviseurs et les opérateurs. J’aime bien faire les coins de ring. Tout est défini à l’avance. Venant de la vidéo, j’arrive à me placer en silence pour profiter de certaines lumières.

Boxe Nikon Karim de la Plaine

Et physiquement ?  

Physiquement, il faut toujours être au top. Les championnats du monde ou les jeux Olympiques, c’est trois semaines de compétition, plus de 350 combats à suivre, tu n’as pas intérêt à te louper. En fin de compte, tu finis par te calquer sur le quotidien des sportifs de haut-niveau : faire attention à son alimentation, bien s’hydrater. Tu es là H24 et tu es payé pour ça. Pas question de le faire en dilettante. La photographie, c’est physique. Les boitiers, les objectifs, la concentration, tout cela pèse. D’où l’importance de récupérer… Je boxe avec les photos, je l’interprète comme ça.

Qu’allez-vous chercher spontanément ? 

Retranscrire ce que le public ressent : l’émotion, la tension ou l’attention, les gestes dans un coin, la peur, la crainte, la confiance, tous ces sentiments que l’on peut figer en photographie. J’ai du mal à répondre aux cahiers des charges, l’art ça reste la liberté. Je sais ce que je dois faire et j’ai toujours envie d’en faire plus.

Boxe Nikon Karim de la Plaine

Vous avez noué des liens étroits avec l’école cubaine. 

Sur les 50 dernières années, la boxe cubaine a dominé les championnats du Monde et les olympiades. Plusieurs boxeurs cubains amateurs font aujourd’hui les beaux jours de la boxe professionnelle. Outre le travail et la rigueur, il y a une constante chez eux : l’amour du maillot. On pourrait le comparer à ce que représente un club comme Saint Etienne ou Lens au football. Mais à Cuba, l’amour du maillot est démultiplié jusqu’au sang. J’ai des affinités avec certains jeunes que j’ai vu débarquer dans la boxe comme Joahnys Argilagos.

Mais on peut retrouver cet esprit chez d’autres nations, comme la boxe vénézuélienne avec laquelle il faudra compter à l’avenir ; on a pu le voir chez les anglais, les américains, ou bien chez les français aux derniers jeux olympiques. La boxe tient a peu de choses : tout le travail que tu as fait en amont peut s’écrouler du jour au lendemain lorsque tu perds. C’est quand l’équipe a confiance en elle qu’elle devient intouchable. L’équipe de France des J.O. de Rio n’était pas forcement meilleure que celle d’autres olympiades, sauf qu’ils y croyaient.

Pouvez-vous revenir sur votre expérience aux jeux olympiques de Rio 2016 ? 

Rio, c’est le rêve olympique, le rêve de tout photographe de faire partie des 6 accrédités officiels installés au bord du ring, c’est le fait de vivre quelque chose d’unique. Niveau organisation, j’avais déjà couvert des événements de grande ampleur, je savais où je mettais les pieds. Il n’y avait pas la même liberté pour les photographes mais ça fait partie du jeu. En tant que photographe, tu es aux premières loges, tu acceptes les contraintes, tu montres l’exemple. Tu es un privilégié.

Je suis fier d’avoir porté les couleurs de la France, celles de la banlieue puisque je reste un banlieusard. C’est l’idée de contrecarrer les clichés, montrer que tout est possible. Dire aux mômes qu’il faut ouvrir les portes, pas les casser. Ce n’est pas parce que tu portes un survêtement ou que tu es mal rasé que tu ne vas pas bosser. J’ai arrêté l’école très tôt, je n’ai fait aucune formation en photo mais j’ai rencontré des personnes qui m’ont fait confiance. L’amour des gens t’apportent plein de choses. Tout ça ne vient pas tout seul. C’est ta rigueur et ce que tu donnes qui importe.

Vous photographiez souvent les invisibles de la boxe. 

J’aime dévoiler les à-côtés : les personnes du monde médical, ceux en charge de la technique, ceux qui gèrent le timing. Je vais aussi m’intéresser aux arbitres pour leur côté théâtral. Chaque arbitre a son style et développe une certaine classe sur le ring. Tout ce monde-là fait partie du jeu.

Comment procédez-vous pour photographier les vestiaires ? 

En entrant, je salue toujours tout le monde. Tout dépend de l’avancée de la préparation : si le temps le permet, je discute un peu, j’observe les lieux, je mets en confiance pour ensuite me faire oublier. Dès que tu n’es plus dans leur champ de vision, tu es invisible. Le boitier est en mode silencieux, pas de flash, tu observes, tu attends le bon moment par rapport à la lumière et tu déclenches.

D’où cette définition :  « des images incognito sans être anonymes » ?

Exactement, c’est Laurence Lorenzon, mon éditrice avec qui je travaille en binôme qui a trouvé cette formule. La concentration dans les vestiaires, c’est du pain béni pour les photographes. Certains sont plongés dans le silence, d’autres se chauffent en musique. Dans le cadre des championnats du monde, les vestiaires sont collectifs avec un côté rouge et un côté bleu où les pays sont mélangés. Ils s’entraînent en même temps mais chacun est dans sa bulle. Je joue beaucoup avec ça.

N’avoir qu’un œil, cela vous a posé problème en photographie ? 

Non au contraire. Je me concentre sur ce que je vois à travers mon objectif, un oeil me suffit. La photo reste quelque chose que tu muris, tu sais que tu as réuni tout ce dont tu as besoin dans ton cadre et tu attends le bon moment pour déclencher. Je me sers aussi beaucoup de mon instinct et de mon coeur, c’est là que ma connaissance de la boxe intervient.

Y a-t-il une différence dans la manière de photographier la boxe anglaise et la boxe thai ?

L’approche est sensiblement la même, c’est le traitement en post-production qui pourra être différent. Tout le cérémonial d’avant combat en Muay Thai, le ram muay avec la musique, est bien plus artistique que dans la boxe anglaise. Les combattants sont imbibés d’huile, ils accrochent plus le regard avec leurs shorts très colorés, ils sont souvent tatoués, ne portent pas de chaussettes ni de chaussures. Pour ma part, le Muay Thai me fait plus creuser les sujets.

Quel est votre matériel ? 

Pour le ring, je privilégie ce que j’appelle la « Kalashnikov », le 24/70 mm f/2.8. J’aime bien avoir un 400 f 2.8. sous le coude pour tous les close-up et pour aller chercher le public. Le Nikon D5 c’est la Rolls-Royce des boîtiers, il exploite les basses et hautes lumières à des vitesses incroyables. Je travaille à l’instinct. Je n’utilise pas vraiment le mode rafale, qui empêche de vivre le moment du combat et de s’en rappeler le contexte. Derrière chaque photo que je prends, j’essaie de me rappeler l’histoire qu’elle raconte.

Boxe Nikon Karim de la Plaine

Karim De La Plaine

Après une expérience en vidéo, Karim De La Plaine a débuté en photographie en 2010 en suivant le Paris United, la franchise WSB fondée par Brahim Asloum. Il est engagé par l’AIBA en 2012 et couvre tous leurs événements majeurs, jusqu’aux jeux olympiques de Rio de Janeiro en 2016. Il suit également l’actualité du Muay Tai et a récemment intégré la société de promotion Univent pour couvrir la boxe professionnelle.

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